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« Mais devons-nous laisser les masses décider, ou nous incombe-t-il de les arrêter ? Ne devons-nous pas simplement créer un cercle fermé pour ceux qui sont de vrais initiés ? Un Ordre, une Fraternité de Templiers autour du Saint Graal du Sang aryen ? »

 

Adolf Hitler

 

Steadman s’allongea sur le lit et prit le paquet de cigarettes sur la table de chevet. Il en alluma une et aspira une longue goulée pour exhaler lentement ensuite, le regard perdu dans les volutes diaphanes qui s’échappaient de sa bouche. Il se sentait plus calme et son esprit s’était remis à fonctionner plus clairement.

C’est non loin d’Andover que le poids des événements récents s’était abattu sur lui. La brusque lassitude qui l’avait submergé était si intense qu’il avait dû arrêter la voiture sur le bas-côté de la route. Ce harassement avait multiplié en lui un sentiment de culpabilité et d’impuissance envers Holly et Baruch, si toutefois ce dernier était encore en vie. Dans cet état, il avait compris qu’il ne pouvait être d’aucun secours à quiconque. Il s’était appuyé sur le volant et s’était maudit pour avoir laissé l’engrenage de la violence l’emporter à nouveau. Il avait brisé le serment qu’il s’était fait après la mort de Lilla.

Bien sûr, il n’avait pas provoqué ce déchaînement, mais il avait recouru aux mêmes méthodes pour combattre ces ennemis qu’il accusait de bestialité, et il les avait employées avec une froideur qui à présent le faisait frémir. Lors de leur première entrevue, Pope avait eu raison : sa violence n’avait été que contenue, mais elle avait toujours attendu l’occasion de se déchaîner à nouveau.

Il ne ressentait aucune pitié pour Kôhner ou Craven. Ils avaient mérité la mort. Mais le souvenir de son propre comportement le taraudait. Après un moment, il avait retrouvé assez d’énergie pour conduire la voiture jusqu’au plus proche motel. Il y avait passé la nuit, tombant à peine couché dans un sommeil lourd et sans rêve. Au matin, il avait pris une douche et mangé une partie d’un petit déjeuner copieux. Le réceptionniste du motel lui avait donné un large sparadrap pour sa blessure à la pommette sans lui poser de question, malgré sa curiosité manifeste. Un peu ragaillardi par sa nuit de repos et l’esprit moins troublé, il avait repris la route. Le reste du trajet n’avait pas été aussi éprouvant et lui avait laissé le temps de réfléchir à la situation. Quand il atteignit Bideford, il avait changé ses plans. Jusqu’alors son seul but avait été de protéger Holly et de laisser Pope s’occuper du marchand d’armes. A présent, il avait décidé d’affronter lui-même Gant. Après tout, n’était-ce pas la raison de son implication depuis le début : une rencontre décisive entre lui et l’Allemand ?

Il consulta sa montre et fronça les sourcils. Il était impatient de voir Pope. Mais peut-être l’avait-il raté à cause de son retard ? Non, l’explication ne tenait pas : Pope visiterait tous les hôtels jusqu’à ce qu’il le trouve.

Tous les éléments de cette histoire s’étaient assemblés en une cohérence des plus étranges : Hitler, la Lance de Longinus, l’analogie qu’établissait Gant entre lui, Steadman, et Parsifal. Restait l’énigme du Wewelsburg. Peut-être un symbole de plus, ou une ancienne croyance... Steve lui avait détaillé le thème de l’opéra de Wagner et Steadman avait commencé à comprendre. Le sujet de l’œuvre expliquait sa participation forcée dans le schéma de Gant et pourquoi il lui fallait jouer son rôle jusqu’au bout. L’Allemand recréait la légende mais en changeant le finale pour sceller le succès futur de ses entreprises criminelles.

La sonnerie du téléphone sur la table de chevet le tira de ses réflexions.

— Mr. Steadman ? Ici la réception. Deux messieurs désirent vous voir : Mr. Booth et Mr. Griggs, des amis de Mr. Pope.

— Je descends immédiatement, répondit-il avant de raccrocher.

Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se leva en grimaçant à cause de la raideur de ses muscles endoloris. Il sortit en enfilant son blouson.

Griggs et Booth étaient assis dans le salon d’attente, une table basse entre eux et un fauteuil vide pour lui. Il reconnut les deux agents du M15 qui avaient emporté le bijoutier hors de sa maison deux nuits plus tôt. Ils se levèrent à son arrivée et le plus grand dit :

— Heureux que vous vous en soyez sorti, Mr. Steadman. Au fait, moi c’est Griggs.

Le détective les salua d’un hochement de tête et ils s’assirent tous trois.

— Où est Pope ? demanda-t-il sans préambule.

— A la propriété de Gant. Nous l’avons investie ce matin très tôt sans trop de casse.

Steadman haussa les sourcils. La rapidité de la manœuvre le surprenait.

— La photographe n’a rien ?

Le deuxième homme, Booth, prit la parole :

— Elle est saine et sauve, Monsieur. Mais un peu secouée...

Il eut un sourire entendu auquel Steadman ne répondit pas.

— Et vous avez capturé Gant ?

— Oui. Mr. Pope l’interroge toujours. Gant sait qu’il a perdu la partie, mais il refuse de parler. Je crois que votre présence pourrait le déstabiliser utilement.

— Et le major Brannigan et les autres ?

— Doux comme des agneaux. Toute l’opération a été menée sans rencontrer de véritable résistance.

— Avez-vous découvert ce qu’ils projetaient pour aujourd’hui ?

— Pas encore, répondit Booth. Mais nous pensons le savoir.

— Vous pouvez me dire de quoi il s’agissait ? demanda le détective en se tournant vers Griggs qui paraissait être le supérieur de son collègue.

— J’ai bien peur que non, Mr. Steadman. Pas encore, du moins. Mais je suis sûr que Mr. Pope vous donnera tous les détails. En fait, je crois qu’ils sont assez impatients de vous voir là-bas. Les Services spéciaux ont collaboré sans poser de question, mais ils seront sans doute rassurés d’avoir un témoin pour étayer leurs accusations contre Gant. Ce que nous avons trouvé est très suspect, quoique insuffisant pour justifier des arrestations. Seul votre témoignage nous permettra de boucler Gant et ses amis.

— Mais les cadavres des deux agents du Mossad à Guildford ? Ce n’est pas une preuve ?

— Il nie être au courant.

Steadman eut un petit rire triste.

— Ils ont été exécutés dans sa propriété. Est-ce qu’il nie ce fait aussi ?

— Il prétend avoir quitté Guildford tôt hier soir, alors que vous y êtes resté.

— Et c’est moi qui les aurais tués !

— Et Kôhner. Quand nous lui avons dit qu’il était mort, il a aussitôt répondu que vous étiez certainement le meurtrier.

— Il avouera bientôt, Mr. Steadman, intervint Booth. Nous avons déjà trop d’éléments contre lui et son organisation. Mais ils ont besoin de vous à la propriété. Les gars des Spéciaux n’arrêtent pas de vous réclamer.

— Très bien, allons-y, dit Steadman en se levant, et ils l’imitèrent. J’aurai juste un coup de fil à passer avant.

— Oh, vous pourrez le faire de là-bas, répondit Griggs en souriant. Il est vraiment important que vous soyez présent à la propriété de Gant le plus tôt possible. Booth et moi devons organiser la participation de la police locale pour toute cette affaire. C’est un morceau un peu gros pour eux. Je vais vous dire comment vous rendre à la propriété et vous pourrez partir devant. Mr. Pope vous attend.

Et le jeu continue... songea Steadman avec résignation.

Dix minutes plus tard, la Celica roulait sur la A39 en direction de Hartlands. La journée était maussade et des nuages sombres s’amoncelaient à l’horizon, mais il garda la vitre baissée pour sentir le vent frais sur son visage. Son esprit était clair et déterminé.

En arrivant à Hartlands il prit sur la droite et les talus s’élevèrent de chaque côté de la route, lui masquant les champs alentour. Puis la route obliqua sur la gauche et s’élargit d’un coup quand il arriva devant une église en ruines. Seule en subsistait une tour massive dont le sommet devait offrir un joli point de vue. Puis la route devint pentue et il découvrit brièvement la mer à moins de deux kilomètres avant que les talus ne lui cachent de nouveau le paysage.

L’entrée de la propriété n’était signalée par aucune plaque ni panneau, mais d’après les indications qu’on lui avait données Steadman sut qu’il était arrivé et stoppa la voiture devant les grilles ouvertes. Il se sentait soudain très seul.

Son hésitation fut de courte durée. Il engagea la voiture sur la grande allée goudronnée et accéléra un peu, comme si la vitesse pouvait chasser ses doutes. Bientôt, il repéra au loin la maison de Gant, entourée de champs et de parcelles boisées. La mer d’un gris métallique formait un arrière-plan froid à la maison, et il trouva cette vision sinistre. L’impression d’immobilité qui écrasait le paysage éveillait en lui un malaise diffus tandis qu’il approchait. De nombreuses voitures étaient garées devant la façade, mais il ne détecta aucune présence humaine. Il ralentit l’allure, retardant inconsciemment son arrivée, et sa résolution vacilla devant une appréhension croissante. Il pouvait encore faire demi-tour avant qu’ils aient la moindre chance de le capturer. Mais qu’adviendrait-il alors de Holly et de Baruch ? Il était leur dernier espoir.

Chassée par le vent, une goutte de pluie s’écrasa sur sa joue et l’averse suivit presque aussitôt, crépitant sur le capot. Devant lui, la maison grossissait à chaque seconde, menaçante, et les fenêtres sombres lui firent penser à autant d’yeux qui épiaient sa progression.

La porte principale s’ouvrit et une silhouette massive apparut sur l’étroite terrasse bordant toute la façade. Pope leva une main pour le saluer, mais Steadman n’y répondit pas. Il arrêta la voiture et coupa le moteur. Après avoir pris une profonde inspiration, il ouvrit la portière et sortit.

La lance
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